Le mercredi, j'ai piscine. En écrivant ces mots, je me rends compte que cette activité aquatique ferait un excellent sujet d'article, avec ses plongeons ratés, ses épilations obligatoires et ses
lunettes ridicules - ou ses plongeons ridicules et ses épilations ratées et ses lunettes obligatoires - ou même ses plongeons obligatoires, ses épilations ridicules et ses lunettes, euh...
Mais là n'est pas le sujet de mon propos.
Le mercredi, j'ai piscine donc. Ensuite, les cheveux encore dégoulinant, j'entre dans un bus - choisi plus ou moins consciemment selon la température extérieure, les conditions de circulation,
les intempéries, les derniers sondages électoraux et la couleur des collants de ma prof d'anglais - et me précipite vers la place de gauche la plus au fond, tournée à l'inverse du sens de
circulation - rappelez-moi de faire un schéma explicatif pour lecteur un peu concon. Dans un dernier souffle, j'y lâche nonchalamment mes trente-six sacs de cours, de piscine, de piano, de
tricot, mes quinze manteaux, mes douze écharpes et m'installe à côté de ce monticule coloré, légèrement en biais de sorte que mes genoux ne cognent pas contre la vitre en face, trop près de moi -
sont pas foutus de comprendre que certains français sont plus grands que leur empereur. Ensuite, j'attrape l'un des sacs, en sors une paire d'écouteur, un baladeur et un livre. Les oreilles et
les yeux branchés sur ce monde parallèle, les passagers et la voix robotique du bus ne sont plus qu'un bruit de fond sans importance.
C'est ainsi que ma lecture progresse d'une quinzaine de pages à chaque trajet, s'interrompant au beau milieu d'une phrase lorsque le moment de sortir survient.
Or, ce mercredi était un trajet un peu spécial. Ayant fini la veille un livre intéressant mais un peu trop long sur le nazisme et ses répercussions sur les générations actuelles, j'hésitai à
commencer le suivant dans le brouhaha du bus bondé de midi.
Il faut dire que ce livre acheté sur internet et reçu quelques jours auparavant...
"Bonjour, je suis ta conscience écologique et politique et je viens t'emmerder en plein milieu de ta phrase pour te poser des questions existentielles. N'est-il pas mauvais pour la planète de
faire venir d'on ne sait où des produits fabriqués et emballés par des gens sous-payés ? Ne vaut-il pas mieux se fournir chez le libraire le plus proche, pour limiter les déplacements et rendre
ses achats moins impersonnels ? Et que penser de ces livres imprimés à la chaîne et qui pourrissent finalement dans les bibliothèques ? Pour combattre le capitalisme et la société de
consommation, ne faut-il pas avant tout cesser d'en dépendre ? De la même manière qu'on fait soi-même pousser ses légumes ou qu'on fabrique ses propres vêtements, ne faudrait-il pas désormais
écrire soi-même les livres que l'on souhaite lire ?
- Ta gueule pouffiasse."
Ce livre donc. LE livre. Une sorte de bible pour geek dont j'avais entendu et réentendu parler. Enfin, je le tenais entre mes mains. "Douglas Adams Le Guide du voyageur galactique H2G2, I folio
SF", disait la couverture.
Lorsque certains amis m'en avaient parlé pour la première fois, après que je les aie questionnés sur leur obsession pour le nombre quarante-deux, j'avais vu cette "trilogie en cinq tomes" comme
une suite de pavés d'héroic-fantasy scientifique ennuyeuse, fruit du délire d'un surdoué incompris et lisible uniquement par un geek expérimenté. Moi qui m'étais imaginé que la raison pour
laquelle ils mettaient à réchauffer au micro-onde leur nourriture pendant exactement quarante-deux secondes était le souvenir d'un délire d'une soirée antérieure, je me trouvai bien déçue par
cette explication.
Plus tard, le sujet revint suite à une expérimentation smilesque sur le clavardage Facebook. Je sais pas si vous avez remarqué, quand on a épuisé tous les sujets de discussion virtuelle avec
quelqu'un, on en revient toujours à commenter les smileys et options disponibles. Nous en étions donc rendus, mon Allemand et moi - Allemand rencontré il y a huit articles et évoqué dernièrement
il y a deux articles, faut suivre un peu ! - a cette phase de communication. Et c'est alors que je découvris l'existence d'un smiley aussi moche que les autres, mais représentant un "42" blanc
dans un carré rouge. Nous en discutâmes - azi tavu meuf passé simple première personne du pluriel susu - et, apprenant que ce "42" se prononçait "for two" et répondait à la question "What is life
?", j'en arrivai à la conclusion que ce pavé était en fait une formidable histoire d'amour romantique. Il me parut immédiatement moins repoussant et je décidai de l'ajouter à ma liste de lectures
incontournables.
"C'est cela oui... C'aurait pu être une encyclopédie de la physique cantique, ton Allemand l'ayant lu, ça devient immédiatement le livre le plus intéressant que t'aies jamais lu, j'me trompe
?
- C'est n'importe quoi ! Comme si je pouvais être influencée par mes sentiments amoureux... On verra jamais ça chez moi, je suis indépendante et libre, moi !
- Haem."
Bref, c'est ainsi que je fis l'acquisition du premier tome de cette saga et commençai sa lecture un mercredi midi dans un bus. La présentation de l'auteur m'informa que celui-ci avait exercé
diverses professions dont celle de "gorille" - ouate ize ze fuque ? -, ce qui me mit immédiatement en tête la chanson de Brassens. La suite décrivit son oeuvre comme un "space opera loufoque et
délirant proche de l'esprit des meilleurs Monty Python". L'ancien repoussant pavé m'apparut instantanément comme super chouette, et j'entamai sa lecture, avant que l'arrêt du bus ne l'interrompe,
à la vingt-deuxième page.
L'auteur y décrivait l'être humain comme un tas de molécules carbonées tombées d'un arbre et l'argent comme des morceaux de papier vert, le tout avec humour et surtout du recul, énormément de
recul.
Vous savez, prendre du recul est sans doute une des choses les plus efficaces pour la survie et le bonheur. En tout et pour tout, il faut toujours se souvenir que rien n'est important. Prenons
l'exemple d'un contrôle de verbes forts allemands. Certes, un six sur vingt n'a rien de glorieux, c'est même une note catastrophique qui va sans aucun doute être à l'origine d'un démontage de ma
gueule par mes géniteurs, mais !
Mais il faut prendre du recul et voir les choses différemment. Un six sur vingt, c'est un trait de crayon rouge sur une feuille de papier. Qu'est-ce qu'un trait de crayon rouge sur une feuille de
papier à l'échelle d'une vie humaine ? De quoi a réellement besoin l'être humain pour être heureux ? Qu'est-ce que le bonheur ? Qu'est-ce que la vie ?
Et voilà comment parvenir à considérer une mauvaise note comme le dernier de ses soucis. On pourra ajouter à l'argumentation qu'un seize sur vingt aurait utilisé plus d'encre rouge afin de tracer
le "1", et que si tout le monde avait seize, les réserves mondiales d'encre rouge seraient aujourd'hui vides.
En visualisant cette action de prendre du recul, j'imagine une silhouette humaine, qui fait un pas en arrière, puis deux, puis trois. Finalement, elle arrive au bord d'un précipice, tout au bord. Encore un pas et elle tombe. Et elle meurt.
Est-ce qu'à trop prendre du recul on finit pas par se payer un arbre ?
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