Quand j'étais petite, le monde était une petite boite de carton dans laquelle un être tout de noir vêtu m'avait déposée. Il y avait ajouté de petits jouets de plastique, de petites poupées de chiffons, de petites maisons de bois. Et puis Il s'était assis là, dans son grand fauteuil de cuir noir, et avait commencé à observer.
Il y avait ces deux gigantesques pantins qu'Il avait qualifié de parents, mes parents. Il les avait programmés pour les rendre le plus agréables possible, de sorte que je ne sois plus en mesure de les rejeter ensuite. De sorte que je reçoive toutes leurs paroles, tous leurs actes comme des vérités absolues à ne contester sous aucun prétexte. De sorte que, malgré toutes mes rebellions, je garde perpétuellement au fond de moi cet infime sentiment qu'ils détenaient la vérité
Parfois, Il s'amusait à les faire brusquement changer d'avis, et je me mettais alors à douter. Il adorait cela, l'être noir, que je doute. Que je me pose des questions. Que j'hésite. Parce que cela lui apportait des problèmes qu'Il savait être en mesure de régler. Il n'est rien de plus plaisant que de régler un problème.
C'est un peu comme ces sauterelles que l'on attrape les soirs d'été, et que l'on enferme dans de petites boites en plastique. Au début les observer suffit à notre amusement, mais bien vite elles s'habituent à cet environnement hostile et ne font plus rien. Il faut alors provoquer un risque, en ouvrant le couvercle quelques secondes. Mais ce risque est amusant, car l'on sait qu'il suffit de refermer le couvercle pour l'éliminer.
La sauterelle a grandi, la sauterelle a pensé, des nuits entières elle a pensé. Maintenant elle n'a plus qu'un seul but : trouver la vérité. Cette vérité que l'on a attribuée tantôt à mes parents, tantôt à mes professeurs, tantôt aux experts de l'économie, tantôt aux ordinateurs, tantôt à des êtres mystiques, tantôt aux rêves, tantôt à l'amour, tantôt aux êtres innocents, tantôt à un peu tout cela à la fois. Cette vérité de laquelle on a tenté de m'éloigner par des choses futiles et matérielles.
Je crois, je sais, je suis certaine que la vérité ne se cache pas dans ces accessoires de carton-pâte. La vérité, tu la détiens, toi, être noir qui m'a enfermée dans un monde trop vaste pour moi.
Mais un jour, tu ouvriras le couvercle quelques secondes. Quelques secondes de trop. Alors la sauterelle bondira. Elle te sautera au visage. Et sans qu'aucun son n'ait eu le temps de s'échapper de ta bouche entrouverte, elle te crèvera les yeux.
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